Les glissements symboliques provoqués dans nos imaginaires par le COVID-19 en Italie

Roberta Rubino, anthropologue Réseau : anthropik 13-23 mars 2020

L’arrivée du covid-19 est en train de bouleverser complètement nos sociétés. Les consignes données à la population pour essayer d’arrêter la propagation du virus ont troublé non seulement l’ensemble des pratiques sur lesquelles l’ordre social est établi, mais aussi la façon de les concevoir et de les penser. L’observation de certains comportements individuels et collectifs qui semblent se répéter d’un pays à l’autre, révèle comment le coronavirus est en train de secouer nos populations non seulement dans leurs habitudes les plus ancrées, mais aussi dans le sens qui leur est normalement attribué, dans leurs valeurs symboliques et donc dans l’imaginaire collectif construit autour d’elles.

Regardées avec les lunettes de l’anthropologue, plusieurs situations témoignent d’une sorte de « glissement symbolique » provoqué par le coronavirus dans nos imaginaires. Parmi ces situations on retrouve : 

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1) L’assaut des supermarchés.

L’assaut des supermarchés est le premier signe qui suggère l’idée d’un véritable défaut dans l’imaginaire collectif pour penser cette situation aussi inédite.  

En Italie, depuis le début de la crise sanitaire, tout comme aujourd’hui en France, d’ailleurs, les individus continuent à se rendre massivement dans les commerces pour faire de réserves alimentaires à un rythme frénétique.

Sur les réseaux sociaux italiens, les photos des rayons de supermarchés dévalisés circulent pour témoigner de cette course folle à l’achat de biens alimentaires. De la comparaison parmi plusieurs photos, prises en différentes parties de la péninsule, un détail émerge : dans les compartiments destinés aux pâtes, les confections de « penne lisce » restent orphelines sur les étagères vidées. Alors, les Italiens découvrent amusés que le désamour pour le « penne lisce » ne relève pas d’une disposition individuelle, mais il est le réflexe d’un goût collectif, voir national.

Cela devient l’occasion de lancer, sur les réseaux sociaux, un jeu presque ethnographique destiné à repérer ce qu’il reste sur les étagères saccagées et à se les représenter comme des produits pour lesquels, les Italiens, en tant que peuple et non comme individus, manquent d’affection.

Qu’est-ce que les Italiens n’aiment pas ? Réponse : regardez ce qu’il reste sur les étagères ! 

On comprendra, ensuite, que si la désaffection des Italiens pour les « penne lisce » est aussi largement partagée c’est parce qu’elle est liée à une question extrêmement pratique. En fait, les Italiens préfèrent les « penne rigate » et toute sorte de pâtes rayées parce que les rayures permettent à la sauce de bien s’accrocher à la matière. Par contre, sur les pâtes qui ont une surface lisse, comme celle de « penne lisce », le condiment glisse, les deux ingrédients ne s’amalgament pas suffisamment et la sauce qui fait toute la richesse du plat reste dans l’assiette. Ce sont des éléments qui permettent de repérer, même dans une situation aussi particulière, les traits d’une véritable une culture culinaire nationale socialement partagée.

Néanmoins, observé avec une certaine distance, on se rend compte que l’assaut des supermarchés est un geste complètement inadéquat.

En fait, ce n’est pas une guerre qui a été déclarée, mais une crise sanitaire que la concentration des personnes dans des lieux fermés, y compris les supermarchés, ne fait qu’aggraver. Il ne s’agit pas non plus d’une famine. Bien au contraire, ce sont ces achats compulsifs qui ont fini par créer de la pénurie.    

Paradoxalement, dans le but d’exorciser la peur, ce geste finit par créer concrètement les situations qui vont de fait la justifier.

Dans ce contexte de pandémie, ces gestes d’émergences ne sont pas pertinents, au contraire, ils risquent de compliquer encore plus les choses. Pourtant, les gens continuent à les répliquer puisque ce réflexe de survie est le seul dont ils disposent dans leur imaginaire.

Surtout en Italie, l’arrivée de ce virus a surpris la société. Face à cet évènement, elle s’est révélée complètement démunie d’une forme de pensée capable même de le « penser ».

Ainsi, dépourvus d’outils et de mots, les Italiens se remettent à lire. L’Italie n’a jamais brillé pour le nombre de ses lecteurs, mais aujourd’hui, dans la littérature, les Italiens cherchent des images, des formes capables d’exprimer leurs émotions. I Promessi Sposi, [Les fiancés, Manzoni, 1840], un grand classique de la littérature italienne du 19e siècle, revient à la lumière pour la description magistrale que Alessandro Manzoni fait d’une épidémie de peste qui entre 1628 et 1630 avait frappé la Lombardie, la même région qui aujourd’hui est dévastée par covid-19. Pour les mêmes raisons, on cherche dans les pages de la « Peste » de Camus des éléments de langage pour se représenter la situation actuelle qui semble encore échapper à toute sorte d’imagination, même aux plus fécondes. Ces lectures reprises d’abord, par des professeurs des lycées et ensuite, par des acteurs qui en font la lecture, se partagent sur les réseaux sociaux et certains esprits semblent y trouver un quelque confort [en France certains vont chercher dans la fable de Lafontaine, Les animaux malades de la peste].

2) Le débat intergénérationnel autour de la notion de « sacrifice ».

En ces jours, parmi les mille débats qui traversent l’Italie on en observe un assez intéressant autour de la notion de « sacrifice ».

Les plus âgés, en guise de rapproche, accusent les jeunes de « n’avoir aucune notion du sacrifice ». Ils déplorent cette envie irréfrénable de sortir pour l’apéro, d’aller voir les amis ou de se balader, de ne pas « savoir renoncer ». Pourtant, ces rapproches ne se transforment pas en un véritable conflit intergénérationnel. La raison tient au fait que, au fond, en Italie, tout le monde sait que si les plus jeunes n’ont pas la notion du sacrifice, c’est parce que ce sont les plus âgés qui de façon volontaire n’ont pas voulu la transmettre.

En Italie, ce sont les parents qui sollicitent leurs enfants de 40 ans à rester à la maison, qui les laissent dormir le matin alors que, chômeurs, ils devraient s’activer pour trouver un travail. Ce sont les mères qui continuent à faire la cuisine et à repassage le linge de leurs fils même lorsqu’ils sont mariés. Ce sont les parents et les grands-parents qui achètent des voitures (un symbole très fort en Italie) et qui offrent des vacances à leurs enfants qui n’ont pas de revenu. En Italie, on peut encore assister à des scènes paradoxales qui voient les parents rester à la maison pendant que leurs fils profitent de toute sorte de divertissement grâce à leur retraite. Les générations précédentes ont grandi dans des conditions modestes et ils savent encore très bien « se passer » de biens qui leur sont devenus soudain « accessibles ». Il y a des individus qui même après avoir acquis un certain pouvoir d’achat continuent à consommer de façon assez modeste, comme si ce changement était arrivé trop tard pour bouleverser complètement leurs habitudes et leur vie.

Cependant, cette génération qui a connu le boom économique des années 1960, dans l’optimisme d’une croissance ascendante et progressive, a oublié de transmettre l’idée du « sacrifice », pris par une sorte d’« amnésie volontaire ». Les parents ont toujours justifié cette attitude disant « Vous ne devez pas souffrir le manque que nous avons souffert… ». Ainsi, cet « amour-protection » a fini par créer une génération qui, oui, il est vrai, n’a aucune notion du « sacrifice ».

À ce propos, je me rappelle qu’au Mali, les producteurs de coton que j’interviewais pour ma thèse, en parlant du travail des enfants dans les champs, une question qui fait scandale en Europe, me répétaient : « Oui, ici on fait travailler les enfants dans les champs, parce qu’il faut leur apprendre à souffrir et il faut le faire dès leur plus jeune âge… ». Alors, je me demande quelle est l’image du monde qu’il faut avoir pour décider « d’épargner » ou « de transmettre » la notion de « sacrifice » à nos enfants. 

3) La dématérialisation de l’ennemi.

La difficulté de penser cette situation dérive aussi de la totale absence de matière. En réalité, même les plus âgés qui ont connu la guerre et d’autres périodes difficiles sont complètement désorientés.

En fait, la situation créée par le covid-19 n’est nulle part comparable à une guerre.

En guerre, les militaires essaient de nous protéger avec leurs corps, on a des corps blessés, des corps sans vie qui trainent dans la rue. En guerre, on a un ennemi, on a des maisons détruites, le bruit des bombes.

Le bouleversement de notre quotidienneté provoqué par ce virus ne ressemble pas non plus à une catastrophe naturelle, ce n’est pas comme une inondation ni comme un tremblement de terre non plus. Aujourd’hui, les maisons sont intactes, le soleil brille, le printemps arrive en Italie et, dans les rues, dans les places qui sont par excellence des lieux de la socialisation, il n’y a personne, juste un silence assourdissant. Ce virus est un ennemi invisible.

Pour un instant, l’invisibilité nous rappelle un autre ennemi connu récemment : le terrorisme. Cependant, cette comparaison n’est pas non plus pertinente. En fait, le terrorisme est invisible seulement dans sa phase d’organisation, mais ensuite il explose, il fait du bruit, il veut faire du bruit. Le terrorisme porte des armes, des morts, des vitres explosés, du sang. Alors que, ici, tout est intact, tout est propre, il n’y a pas de bruit. Aucun signe extérieur que l’ennemi est rentré dans ton corps et qu’il peut être dangereux pour toi, ou tu peux, sans avoir de symptômes, le transmettre à d’autres personnes beaucoup plus vulnérables.

Aucun signe extérieur et matériel qui peut nous donner même une idée approximative des ressources dont chacun de nous dispose pour lui faire face. « Les défenses immunitaires », l’« état de santé général » apparaissent plus que jamais des réalités extrêmement métaphysiques auxquelles nous n’avons pas directement accès.     

4) La dématérialisation de liens de solidarité.

La dématérialisation ne concerne pas seulement l’ennemi, mais aussi les liens qui vont normalement se tisser parmi les alliés. Comment faire communauté si on ne peut même pas se voir, se toucher, rester dans une même pièce à discuter, à se serrer les mains, ou les « coudes » ? 

On ne peut même pas se saluer. En Italie, normalement, on donne la main, la bise étant réservée aux plus intimes. Alors, les gens se donnent le pied ou le coude, comme si c’était impossible d’aller vers l’autre sans le toucher, sans faire ce geste premier qui n’est qu’un signe de paix.  

Les familles essayent de s’organisent, de protéger les plus fragiles. Ainsi, on laisse les courses en bas de l’escalier pour les parents âgés. Ils saluent les enfants derrière les vitres de leurs fenêtres ou ils sortent les voir du balcon. Un médecin passe à ses patients les ordonnances par la fenêtre. Et dans ces gestes ce n’est pas le lien social qui se déchire… 

En Italie, on a dépassé les 5 500 morts.

Dans ce chiffre mis à jour chaque soir dans une sorte de bulletin de guerre, il y a nos amis, les parents de nos amis, nos parents, nos grands-parents, nos enseignants, nos médecins, nos maires, etc. Dans ce chiffre qui n’arrête pas d’augmenter chaque jour, il y a une partie de nos vies.

Où sont ces morts ? On ne peut pas approcher leurs corps infectés et les malades meurent tous seuls dans leurs lits d’hôpital. Surtout, on ne peut pas faire de funérailles. Les églises sont fermées, les rassemblements interdits. On ne peut pas se serrer dans les bras des uns et des autres pour pleurer nos morts et pour se consoler d’une douleur en soi inconsolable.

En Italie, nous avons encore la tradition de veiller sur nos morts, à la maison, pendant une ou deux nuits, avant de les amener au cimetière. Nous avons l’habitude de préparer les corps pour ce voyage sans retour : on les lave, on les habille avec les plus beaux vêtements possédés par le défunt. Dans le cercueil, on glisse les objets qui lui étaient les plus chers et qui sont censés l’accompagner dans sa vie éternelle. On lui prend aussi quelque chose qui matérialisera sa mémoire : son alliance, une bague, une boucle d’oreille.

Ensuite, on place le cercueil ouvert dans la pièce la plus importante de la maison, on passe des heures à son côté à prier ou juste à le regarder comme si on avait besoin de passer du temps à fixer ce corps sans vie pour essayer de comprendre l’énorme mystère de la mort, pendant que la porte de la maison reste ouverte pour laisser renter les gens venus le saluer pour la dernière fois.

Aujourd’hui, tout cela est interdit. En Lombardie, de camions militaires amènent les corps de nos défunts dans d’autres cimetières puisqu’il n’y a plus de place dans leur ville, et même les crematoriums sont débordés.  

Renoncer au devoir de s’occuper de nos morts, déroger à ces rites où toute humanité commence nous indique quelle violence atroce nos imaginaires sont en train de subir. 

5) Si le virus ne connaît pas de frontières, il les réactive surement.

Les distances parcourues en quelques heures jusqu’à hier, aujourd’hui, apparaissent infinies. Soudain, le monde s’agrandit, il devient de plus en plus large, les espaces démesurés. Je pense à l’Afrique, ce continent que j’aime autant, où j’ai l’habitude de travailler et je le vois s’éloigner chaque jour un peu plus. 

Les vols sont suspendus, les trains aussi, et pour nous, étrangers, l’idée de ne pas pouvoir renter dans notre Pays d’origine, à n’importe quel moment, pour n’importe quelle raison, pour un instant, nous coupe le souffle. Ainsi, je me surprends en train de faire des calculs bizarres.

Les deux heures et demie employées en avion dès Paris pour rejoindre ma ville natale deviennent 15 jours et 40 h, quand, j’imagine de devoir parcourir cette distance à pieds pour pouvoir rejoindre mes proches.   

Du jour au lendemain, les frontières se sont fermées et les familles, les couples sont restés séparés. Chacun est bloqué là où il se trouvait pour son travail ou pour un déplacement quelconque. Par association, je pense aux Allemands à Berlin et à ce qu’ils ont dû ressentir quand un jour, ils se sont levés et ils ont trouvé un mur qui était destiné à les séparer de leurs proches pendent 28 ans.

Mais, encore une fois, cette association est trompeuse. Aujourd’hui, il n’y a ni de mur ni guerre. Surtout, l’imaginaire dans lequel nous avons grandi est complètement différent de celui de 1961. Nous sommes les enfants du village « globale », nous avons vu les frontières de l’Europe tomber, nous avons eu la possibilité de voyager, étudier, travailler à l’étranger. Ces pays étrangers sont devenus des nouveaux chez nous, nous avons eu la chance de pouvoir choisir une deuxième patrie « par affinité », parfois une troisième.

Aujourd’hui, tous ces territoires nous composent, nous avons besoin de continuer à les parcourir de temps en temps pour retrouver aussi la partie de nous-mêmes qu’ils conservent. Surtout, nous avons encore envie de découvrir d’autres façons de vivre et d’autres cultures parce que c’est ça qui nous nourrit. Comment penser de devoir rétrécir notre imaginaire qui jusqu’à hier n’avait plus des frontières ?

6) Pour problèmes globaux, les solutions seront globales aussi

L’Italie, à bout de ses forces, demande de l’aide. On n’a plus de masques, plus de respirateurs, plus de places en réanimation. Personne ne peut répondre. La France, l’Allemagne se préparent à devoir répondre à une urgence aussi chez eux. En revanche, la Chine qui commence à se remettre, réponds présent et elle nous envoie beaucoup de matériels hospitaliers et des médecins. La solidarité de la Chine est forte, ses habitants nous envoient des vidéos, des messages, ils nous exhortent à serrer les dents et à résister. Tous ceux qui, au début de cette crise sanitaire mondiale, avaient crié à la fin de la globalisation en l’accusant de ce énième désordre mondial se trouvent vite démentis. Non, la globalisation ne va pas disparaître, car les premiers secours arrivent justement de Chine, ce Pays qui est de l’autre côté du globe.

Et pour cause : aujourd’hui, en Chine, le risque de « contagions de retour » dans les zones assainies est très fort. Ce risque a fait vite comprendre que personne ne pourra se sauver « tout seul » de ce virus qui se répand de manière exponentielle dans le monde entier. Impossible d’utiliser pour cette crise sanitaire, la vieille devise « penser global, agir local ». Car, cette fois, le covid-19 nous impose non seulement de penser global, mais d’agir aussi globalement.

Ces derniers jours, d’autres Pays viennent en secours à l’Italie : la Russie et Cuba. Si on était encore dans l’ordre mondial de la guerre froide, on aurait pu voir dans l’aide de ces trois Pays une sorte de leçon morale visant à rappeler à l’Italie, cet État charnière entre l’Occident et l’Orient, d’avoir choisi le mauvais champ à cette époque. Mais la guerre froide est désormais très loin et cette grille de lecture est inactuelle.

Aujourd’hui, cette crise sanitaire demande des solutions globales ou elles ne seront pas des solutions.

7) L’économie perd sa place dominante dans l’organisation de la vie sociale.

Dans chaque Pays où il arrive, le Coronavirus déclenche une bataille inéluctable entre l’économie et la santé. Chaque Pays essaie de protéger le plus possible le primat indiscutable que l’économie occupe depuis des années. Néanmoins, quand les morts de cette bataille deviennent trop nombreux, les États sont obligés de se plier à une opération spectaculaire pour son caractère révolutionnaire : inverser les échelles de valeurs et soumettre, en fin, l’économie à la santé.     

En Italie, un responsable de crises est nommé, on parle de transformer les bâtiments normalement destinés aux grandes expositions de Milan en hôpitaux. Ainsi, les lieux de l’économie se transforment en centres de santé, et d’un point de vue symbolique cela nous témoigne que ce virus est arrivé à faire ce que personne n’a su faire jusque-là : bouleverser les hiérarchies. Certains services et certains biens autrefois payants deviennent gratuits, comme internet, mais aussi les taxes, les crédits sont suspendus. Les chanteurs organisent des concerts dès chez eux et ils le transmettent gratuitement sur les réseaux sociaux. Chacun partage son astuce ou son idée pour s’occuper ou occuper les enfants, les personnes âgés, les adolescents.

Des années et des années passées à s’interroger sur comment faire pour changer les hiérarchies, les valeurs ; des théories, des discussions infinies, des articles, des livres, des conférence de tout genre sur comment renverser le primat absolu de l’économie, dans nos sociétés, sur comment construire des nouvelles solidarités, et là, en fin, nous y sommes… et, pourtant, tout ça est loin d’avoir le goût de la victoire.

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